Survivre à l’IA (quand il faudrait d’abord survivre aux humains)

On vit une époque formidable...
Si, si ! Je vous assure...
La preuve, chaque semaine, quelqu’un découvre qu’il existe des trucs nouveaux et oh combien néfaste pour les pauvres humains en danger que nous sommes.
L’autre jour encore, j’ai entendu un brave homme s’exclamer, l’œil rond et la voix chevrotante :
« L’intelligence artificielle va nous voler nos emplois ! »
Il s’en est suivi tout un couplet catastrophiste ne prenant même pas en compte le véritable danger de l’IA. Celui d’être, pour le moment en tout cas, un véritable gouffre énergétique.
Le pauvre monsieur en tremblait d’indignation... Puis vint le procès des téléphones portables, des réseaux sociaux, de la recherche génétique... et enfin celui l’exploration spatiale.
Je n’ai pas pu m’empêcher de penser que si, depuis que le monde est monde, on avait pris en compte ce genre de discours alarmiste, on s’éclairerait encore à la bougie, on se soignerait par la fameuse saignée, et on irait bosser à dos d’âne, le postérieur meurtri mais la conscience tranquille :
« Ouf, nous sommes sauvés des méfaits du progrès »
Bon, je sais que je vais me faire nombre d’ennemis... Néanmoins, j’ose le dire, Je ne suis pas de ceux qui s’accrochent à l’arrière du progrès en criant :
« Revenez ! Il y a encore une place dans ma calèche ! ».
Non, moi, je monte dans le train. Parce que pendant que les autres râlent sur le quai, le train, lui, ne fait pas demi-tour.
Alors oui, l’IA est là.
On peut toujours la diaboliser, après tout, c’est une tradition française de détester ce qu’on ne comprend pas. Mais soyons honnêtes (et là je vais me faire une fois de plus de nouveaux ennemis) : confier la gestion de certaines administrations à une IA, ce serait sans doute un progrès humanitaire.
Sérieux, imaginez : un algorithme qui traiterait vos demandes sans vous répondre :
« Il manque le formulaire B22bis »
Ou encore
« Revenez mardi entre 9 h et 9 h 12 »
Ou enfin :
« Vous avez deux jours du retard donc... amende ! » ... Mais ? « Y a pas de mais ! »
Je vous l’avoue, si on me propose de remplacer par une IA certain de ces robots biologiques dénués d’ affect, je signe tout de suite.
Et puis, soyons francs : confier un manuscrit à une IA pour correction, ce n’est pas pire que de le remettre à certains prétendus « correcteurs professionnels » qui confondent la langue française avec un code fiscal et le mot syntaxe avec un mal de dos.
Au moins, l’IA ne prend pas la grosse tête et ne vous explique pas que vous avez « trop d’adverbes ».
Bon, OK, là où je deviens grincheux, c’est quand j’entends parler du type qui fait écrire son roman à ChatGPT et se vante ensuite d’en être l’auteur.
Ce quidam-là me fait penser à ces gens qui commandent un gigot chez le traiteur et disent ensuite « c’est moi qui l’ai cuisiné » ... Menteur !
L’usurpation créative, voilà le vrai scandale : se prétendre écrivain parce qu’on a su taper :
« écris-moi un roman poignant avec des métaphores subtiles et un style profond ».
Autant se proclamer pianiste parce qu’on a appuyé sur lecture d’un disque de Chopin.
Remarquez, il est un grand nombre d’auteurs très connus qui utilisent des « Plumes d’ombre »... à mes yeux, ça n’est pas plus moral.
Mais attention : je ne jette pas la première pierre (je la garde, on ne sait jamais, ça peut servir). L’IA, bien utilisée, est un outil fascinant qui peut s’avérer fort utile.
Pour les rapports, les lettres de réclamation, les documents administratifs, c’est parfait : elle écrit plus vite qu’un stagiaire et, bonus, ne réclame pas de tickets-resto.
Alors d’accord, c’est vrai, elle fera disparaître certains métiers. Mais franchement, on enterre des métiers tous les jours. Essayez donc de trouver un allumeur de réverbère, un vendeur de pains de glace ou un rémouleur.
Ils ont disparu dans l’indifférence générale, sans qu’aucune marche blanche ne soit organisée pour eux.
Les mêmes qui hurlent aujourd’hui contre l’IA auraient crié, en leur temps, que la machine à écrire tuerait la plume, que le train effrayerait les vaches, et que le téléphone détruirait le lien social ... Ce que d'ailleurs l’on reproche aujourd’hui aux réseaux sociaux qui constituent pourtant le seul lien social dont bénéficie certaines personnes très isolées.
Le progrès, c’est ça : une succession de paniques morales et de lendemains banals.
Hier, on redoutait le feu, aujourd’hui, on s’en sert pour griller des saucisses.
Alors, que les apôtres du passé se rassurent : l’IA ne remplacera pas l’humain. Pas encore. Pas tout à fait du moins... Parce que, entre nous, pour mentir, tricher, faire la guerre, détruire la planète ou écrire des chroniques inutiles sur la peur du progrès… là, désolé, mais aucune machine ne parviendra à nous égaler.
En fait, tout dépend la façon dont on utilise l’IA... Un truc qui m’agace au plus au point, ce sont les apôtres du clic. Vous savez, ceux qui, à longueur de réseaux sociaux, partagent des vidéos entièrement fabriquées par IA : accidents inventés, bandes-annonces de films qui n’existent pas, chats qui parlent latin et papes en doudoune blanche... J’en passe et des plus navrantes.
Ce sont des faux si énormes qu’on s’attendrait presque à voir défiler à la fin : “images basées sur une histoire presque vraie”.
Et le pire, c’est qu’il existe toute une pléiade d’internautes démoulés trop chauds qui y croient à ces âneries... Ils commentent, ils pleurent, ils prient, ils s’indignent... Ils partagent !
Preuve qu’il existe bien une intelligence artificielle... mais pas encore de stupidité artificielle : la nôtre suffit amplement.
Alors oui, l’IA s’immisce partout. Elle écrit, elle dessine, elle compose, elle calcule, elle prédit, elle s’améliore… et nous, pendant ce temps, on débat pour savoir si elle pense.On oublie juste une chose : penser n’a jamais empêché personne d’être stupide.
Pour résumer, l’intelligence artificielle remplacera peut-être l’homme, mais il faudra d’abord qu’elle apprenne à être aussi bête que lui... et ça n’est pas gagné... Il a beaucoup d’avance et d’entrainement.



Merci pour ce commentaire très pertinent JBB ! Je suis entièrement d'accord avec toi, et mes propres réflexions vont dans le même sens. Ce sont pas vraiment des métiers qui disparaissent, mais des taches. Et cela est normal, tout évolue, comme l'imprimerie a fait disparaitre peu à peu les copistes. Pour l'IA ma réflexion en a croisée une autre : faut-il distinguer l'écrivain en tant que personne et son oeuvre ? J'en suis arrivé à dire non. Toute l'oeuvre d'un écrivain est très liée (indissolublement) à sa personne, son vécu, ses échecs, ses réussites. Tout ce qu'il crée sort de lui et de sa vie. L'IA est performante car elle recrée. Elle reforme quelque chose à partir d'autres créations, d'autre…