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L'homme qui s'éloignait

7 juil.
5 min de lecture

Comment tout ça a commencé ? Un mot mal entendu ?  Une phrase répétée deux ou trois fois ?  Un prénom incompris ? Il ne souvient plus.  Quoi qu’il en soit, la douloureuse réalité a dû lui tomber dessus bien avant qu’il s'en aperçoive. Normal ! Les choses importantes arrivent souvent sans bruit... D’ailleurs, au vu de la situation nouvelle, celle-ci n'aurait pas pu choisir un meilleur moyen.

 

Au début, il trouvait que les gens parlaient de plus en plus mal. Sérieux !  Ils avalaient leurs mots, articulaient à peine, parlant tous en même temps.

 

Quelle cacophonie !

 

Les restaurants étaient devenus insupportablement bruyants, les repas de famille ressemblaient à des volières où chacun criait pour couvrir le voisin. Il lui arrivait de rentrer chez lui en pestant contre le monde entier.

 

Puis un jour, il comprit. Ça n’est pas le monde qui avait changé, c’était lui.

 

À partir de cet instant, il tenta d’apprendre à sourire davantage. Par reflexe, par protection, aussi parce que le sourire est une réponse étonnamment efficace. Il signifie tout et ne dit rien. Il permet d'éviter de demander une troisième fois ce que l'on n'a pas compris.

 

Car aujourd’hui, il le sait d’expérience :  Une fois, les gens répètent volontiers. Deux fois, ils font un effort. Mais dès la troisième reprise, quelque chose change... On frôle le hors-jeu.

Pas forcément dans leurs mots, plutôt dans leur regard. Ils affichent une sorte de lassitude discrète accompagné d’un soupir presque invisible, d’une certaine impatience qu'ils ne soupçonnent même pas.

 

Le temps passa, l'homme cessa peu à peu de demander. Il préféra jouer pour lui à celui qui devine. Bon, c’est vrai, il se trompait souvent. Il répondait « oui » alors qu'on lui avait posé une autre question. Il riait parce que les autres riaient. Il était même capable de présenter ses condoléances à quelqu'un qui venait d'annoncer une bonne nouvelle.

 

Il arrivait de plus en plus souvent que tout le monde le regarde avec ce petit silence embarrassé réservé aux gens qui semblent avoir décroché de la conversation.

 

Les hypothèses allaient bon train. Était-il distrait ? dans la lune ? ailleurs ? malpoli ?

Personne n’imaginait l'effort qu'il fournissait afin de comprendre une simple phrase.

 

Bref !  Les repas devinrent peu à peu une épreuve. Il y allait encore... Bien obligé, mais il savait déjà qu'il n'y serait pas vraiment.

 

Servez-vous !

 

Les conversations circulaient autour de la table. Les mots passaient d'une bouche à l'autre comme des oiseaux migrateurs qui connaissent leur route. Lui n'en attrapait que quelques plumes.

 

Un mot... Deux parfois.

 

Le reste disparaissaient dans un brouillard de sons où tout semblait exister sans plus avoir de sens.

 

Alors il se mit à regarder les lèvres, les mains, les regards.

Il se mit à essayer de reconstruire les phrases.

 

Son cerveau travaillant sans relâche, il s’entraina à compléter les morceaux manquants, à inventer des mots, des intentions, des histoires.

 

Quelquefois, il avait juste... La plupart du temps il avait tout faux.

L’homme répond : "Oui, je vais prendre mon parapluie". Tout le monde éclate de rire. Quelqu'un lui dit :

— Mais non... je te demandais si tu voulais du café...

Pour cacher sa gêne, l'homme sourit... Comme s’il l’avait fait exprès.  Il s’accroche aux échanges... tant est si bien qu’à la fin du repas, si les autres sont détendus, lui est épuisé. Pas d'avoir parlé mais d'avoir trop écouté.

 

Finalement, il parla de moins en moins... Normal !  quand on ne sait plus à quel moment intervenir, quand les conversations ont déjà changé de sujet lorsque l’on croit enfin avoir compris le précédent, il est préférable de se faire oublier.

 

Donc, il se tut et les autres finirent par trouver cela normal.

 

— Il n'est pas très bavard, constataient-ils

 

Ils avaient raison. Il n’était plus le bavard qu’il avait été.  Ce qu'ils ignoraient, c'est qu'il n'avait pas perdu l'envie de parler, il avait perdu le moment où il fallait le faire.

 

Les appareils auditifs arrivèrent avec leurs promesses.  On lui parla de technologie, de progrès, de précision.

 

— Je vous assure, votre monde va retrouver ses couleurs sonores.

 

Cause toujours !  Le monde retrouva surtout son vacarme.

 

Le froissement d'une serviette devint assourdissant.

Une chaise déplacée semblait traverser toute la pièce.

Le vent parlait plus fort que les êtres humains.

Les couverts cognaient comme des marteaux.

 

Et les voix... Parlons en des voix !  Elles perdirent leur chaleur.

Certaines devenaient métalliques. D'autres nasillardes.

Toutes semblaient sortir du même visage... Pas terrible les oreilles bioniques à 4000 Euros !

 

— Maintenant, tu entends bien ?

 

Bof ! Pourtant il prit l’habitude de répondre oui.... C’était plus simple.

Et puis, comment expliquer que si l'on entend parfaitement une cuillère tomber sur le carrelage, on ne comprend plus la phrase prononcée juste après ? Les gens confondent souvent entendre et comprendre. L'homme apprit, malgré lui, à connaitre la différence.

 

Mais, pour être sincère, le plus difficile n'était pas là. Le compliqué se situait plus journalièrement, dans ce panel de petits agacements du quotidien...

 

— Je viens de te le dire.

— Tu n'écoutes donc jamais ?

— Laisse tomber...

 

 

Ces phrases étaient dites sans méchanceté... D’accord, mais elles tombaient toujours du même côté, comme si le coupable était celui qui n'entendait pas, jamais celui qui ne comprenait pas.

 

Alors l'homme ne répondait plus, à quoi bon ? Il savait bien que celui qui répète ces phrases trop souvent ressent immanquablement quelques secondes d'agacement.

 

Il aurait voulu leur dire :

 

« Vous souffrez quelques instants de ma surdité. Moi, j'y habite. »

 

Mais il ne disait rien, parce que certaines douleurs se fatiguent elles aussi d'être expliquées.

 

L’homme commença à décliner les invitations. On pensa qu'il vieillissait, qu'il devenait solitaire, qu'il aimait sa tranquillité.... Ce qui n’était pas faux... cependant la vérité était différente.

 

Il n'avait pas envie d'être seul au milieu de la foule.  Il avait envie de ne plus faire semblant.

Être seul... vraiment tout seul, lui demandait moins d'efforts qu'être entouré. Dans sa chambre, son sanctuaire comme il l’appelait, personne ne lui en voulait de ne pas entendre. Personne ne soupirait, personne ne répétait, personne ne s'impatientait. Ici, le silence était honnête.

 

Il rentrait dans sa pièce, retirait ses appareils... Puis, après avoir enfilé son casque audio dernier cri, il lançait un film. Et soudain, les dialogues arrivaient directement jusqu'à lui. Chaque mot trouvait enfin son chemin.

 

Il comprenait sans deviner, sans reconstruire, sans craindre de répondre à côté... Même si souvent il rajouter les sous-titres.

Il était seul... Oui...  Mais avait moins le sentiment de l'être que deux heures plus tôt, assis au milieu des autres.

 

Quel paradoxe, n’est-ce pas ?  Le monde croyait que la surdité lui avait retiré les sons.

En réalité, elle lui retirait peu à peu sa place. Elle l'avait transformé en spectateur de conversations auxquelles il appartenait encore de corps, mais déjà plus tout à fait d'esprit.

Les autres ne le voyaient pas. Comment l'auraient-ils pu ? La surdité est un handicap poli.

 

Elle ne boite pas.

Elle ne saigne pas.

Elle ne se voit presque jamais.

Elle se contente d'éloigner les hommes les uns des autres, assez lentement pour que personne ne remarque leur départ.

 

Et l'homme continuait de s'asseoir à la même table, à sourire aux mêmes personnes, à aimer les mêmes visages... pourtant, depuis longtemps déjà, il n'habitait plus le même monde.

Pas un monde sans bruit, un monde où les mots arrivaient sans leur sens.

 

Pour faire court, il découvrait, jour après jour, que l'on peut mourir un peu à la vie des autres... bien avant de mourir à la vie.


 

 
 
 

Commentaires


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Quelques mots très éphémères traduisant mes coups de coeur, coups de gueule ou autres découvertes

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