Un repas entre "amis"

L'idée de ce billet m'est venue lors d'un repas entre amis... Disons plutôt entre individus réunis autour d'une table, ce qui n'est pas toujours la même chose.
Je vous la fais courte.
La soirée se déroule paisiblement. On mange, on boit, on refait le monde comme le font les Français depuis l'invention du saucisson, du rouge et de la République.
J'échange avec deux convives sur un sujet légèrement politique. Rien de révolutionnaire. Nous ne sommes pas en train de préparer le renversement des institutions, ni de cacher des armes sous nos traversins. Nous faisons simplement ce que l'on appelait autrefois une conversation. Vous connaissez sans doute le principe : Chacun avance ses arguments, ses doutes et ses expériences.
Bref, une discussion normale jusqu’à l’intervention d’un « invité par obligation » (ami d’une amie), assis en bout de table.
Il était, jusqu’alors, resté hors connexion... Peut-être était-il en veille ou en charge, ou simplement occupé à surveiller le niveau de son verre qui ne cessait de baisser avant de remonter rapidement par un système ingénieux de vases communicants.
Soudain, quelques mots ayant dû déclencher dans son cerveau un mécanisme d'alerte comparable à celui d'un détecteur de fumée, le bonhomme s’invite dans la conversation. Pas pour apporter un argument, pas pour poser une question, pas même pour exprimer un désaccord.... Non, je dirais plutôt pour éructer à la manière d'un sanglier découvrant qu'un autre sanglier a pénétré sur son territoire.
Groin !
Je crois d’abord à une plaisanterie... Mais que nenni ! Le bonhomme est sérieux. Je tente de lui répondre en expliquant mon point de vue...
Aïe ! Qu’à cela ne tienne, seconde tentative.
— Débattons si tu le veux bien.
Aïe une fois de plus..
.
Débattre n’est manifestement pas prévu dans la configuration d'origine de son crâne. Chaque fois que je formule un argument, il répond par un volume sonore supérieur.
Groin !
Chaque fois que je pose une question, il répond par une accusation. Et lorsqu'il se retrouve à court de vocabulaire, l'usage du « groin » possède ses limites, il dégaine l'arme absolue :
— Facho !
Puis :
— Complotiste !
Je m’attends à ce qu'il ajoute "sorcier", "suppôt de Satan" ou "agent infiltré des Martiens". Malheureusement, il semble limité à sa version de base.
À cet instant, je comprends que certains ne cherchent pas à discuter. Ils ont pour seul objectif d’interrompre la discussion. Ils ne désirent pas convaincre, ils veulent faire taire. Ils ne combattent pas les arguments, ils combattent le droit d'en avoir.
Je me souviens d'un vieux film (un nanar au demeurant) au titre accrocheur : « Elle voit des nains partout ». Aujourd'hui, il serait peut-être temps de le ressortir dans une version modernisée : « Elle voit des fachos partout ».(Bon le film serait sans doute censuré pour cause de titre subversif).
Allez, je vous invite à figurer dans le générique, vous allez voir, le scénario est simple.
Vous êtes à table. Le repas se passe bien. Les crevettes au curry sont gouteuses. Le vin est honnête. Le chien dort sous la table... C’est sympa.
Mais soudain, vous commettez l'irréparable en disant :
— Je ne suis pas certain que ce soit aussi simple que ça...
Silence mortel. Les regards se croisent. Une fourchette tombe. Une tante par alliance blêmit. Un cousin à la mode de Bretagne consulte discrètement Wikipédia. Et quelqu'un finit par murmurer :
— Ah... OK, d’accord.
Vous connaissez forcément le fameux « Ah...OK, d’accord » qui signifie : « Nous avons un complotiste, voire un nazillon, parmi nous. »
Là, tout est terminé pour vous. Vous n'êtes plus une personne, vous êtes devenu une catégorie, une case affligeante, une étiquette autocollante, car notre époque adore les étiquettes, sans doute parce qu’elles évitent l'effort de réflexion.
En effet, pourquoi analyser une idée quand on peut classer son auteur ? Pourquoi répondre à un argument quand il suffit de diagnostiquer celui qui l'exprime ? Autrefois, il fallait lire les gens, les écouter, faire un effort pour les comprendre... Aujourd'hui, il suffit de leur coller une étiquette sur le front.
« Complotiste ». « Fasciste ». « Nazi ». Ces trois mots formidables sont de véritables missiles sol-air... des sortes de grenades conversationnelles... De véritables boutons rouges permettant d'interrompre instantanément toute activité cérébrale.
Et le plus extraordinaire c’est qu'ils fonctionnent dans toutes les situations.
Vous doutez d'une information... Complotiste !
Vous critiquez une décision politique... Fasciste !
Vous posez une question maladroite... Nazi.
Vous demandez l'heure ? là, ça dépend de l'heure. Mais soyez prudent tout de même.
Le plus drôle est que ceux qui utilisent ces mots se considèrent généralement comme les défenseurs de l'ouverture d'esprit. Ils sont ouverts à toutes les opinions... À condition qu'elles ressemblent à la leur. Et qu'elles restent à distance respectable de toute pensée divergente.
Ces gens ressemblent à ces propriétaires qui affichent le célèbre : « Bienvenue à tous ! » Tout en rajoutant, écrit en tout petit : "Sous réserve de conformité idéologique."
Les réseaux sociaux ont évidemment transformé cette discipline en sport olympique. Il suffit aujourd'hui de publier une phrase de quinze mots. Quelqu'un la lira de travers. Quelqu'un d'autre la sortira de son contexte. Un troisième inventera l'intention que vous n'avez jamais eue. Et dans l'heure qui suit, vous serez simultanément (et suivant les cas) : Un réactionnaire, un révolutionnaire, un danger pour la démocratie.... Et pourquoi pas un agent de la CIA financé par les extraterrestres.
J'ai toujours admiré cette capacité moderne à lire dans les pensées. Vous écrivez :
— Je ne suis pas convaincu.
Et quelqu'un répond :
— Ce que tu veux dire, en réalité, c'est que tu soutiens le fascisme.
C'est fascinant, comme dirait Monsieur Spock. On part d'une interrogation sur le prix du carburant et on arrive aux origines du conflit israélo-arabe.
Aujourd’hui, Einstein laisserait probablement tomber la relativité pour se consacrer à la vitesse de propagation de l'indignation sur les réseaux sociaux. Ce phénomène de tribunal permanent est devenu si banal que beaucoup n'osent plus parler librement... On les comprend... ça devient trop dangereux...Pour avoir la paix, pour ne pas être jugé, combien sont-ils à filtrer, à corriger, à édulcorer, à supprimer... Bref, à rejouer le match en remplaçant ce qu'ils pensent par ce qu'ils ont le droit de penser.
Non parce qu'ils ont changé d'avis. Mais parce qu'ils n'ont aucune envie de finir attachés au pilori numérique des indignés permanents.
Le plus ironique est que cette police des mots prétend défendre une liberté magnifique, totale et absolue. Un peu comme celle d'un voyageur auquel on offrirait le choix entre trois destinations : La bonne, la très bonne (qui est la même mais avec plus d’effets). Et la bonne (encore la même mais autrement formulée).
Je sais, je caricature... Quoi que...
Certains voient des fascistes partout. D'autres voient des complots partout. D'autres encore voient des wokistes partout. Des islamistes partout. Des capitalistes partout. Des marxistes partout. Des extraterrestres partout. Des racistes partout. À ce rythme-là, il ne restera bientôt plus que des étiquettes qui s'insultent. Des slogans hurlés contre d'autres slogans.
Et au milieu de ce carnaval intellectuel, une victime silencieuse gît au milieu des décombres : la conversation. La vraie. Celle où l'on écoute avant de répondre. Celle où l'on doute. Celle où l'on peut être en désaccord sans vouloir excommunier son interlocuteur. Celle où l'on admet que l'on peut parfois avoir tort.
Cette conversation-là devrait être une espèce protégée car elle est en voie de disparition.
Alors je me prends à imaginer un monde étrange, presque utopique, dans lequel on pourrait dire :
— Je ne suis pas d'accord avec toi.
Sans être accusé de vouloir rétablir le IIIe Reich. Un monde dans lequel poser une question ne serait pas une preuve de culpabilité.
Un monde dans lequel réfléchir ne serait pas considéré comme une activité suspecte.
Je sais, c'est probablement très complotiste de ma part. Voire carrément fasciste. Je plaide coupable, j'ai toujours du mal à suivre les mises à jour.




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