Ce que vous venez de dire est gravissime.

Mon petit coup de gueule du 1er janvier, histoire de commencer l’année en râlant.
— Bla bla bla
.— STOP !
— Pardon ?
— Ce que vous venez de dire est gravissime, nauséabond !
(Nauséabond… ah, comme j’aime ce mot. Un mot qui ne veut strictement rien dire, mais que les censeurs et autres procureurs de pacotille affectionnent tout particulièrement. Il permet de condamner sans expliquer, d’indigner sans penser, et de rester moralement propre sans jamais salir ses arguments…Il y a aussi « complotiste », qui se défend très bien dans le même registre.)
Bref, je reprends :
— « Bla bla bla » ? nauséabond ?
— Absolument !
— Pourtant, c’est qu’une suite de sons dénuée de sens
.— C’est bien le problème. Vous n’avez pas précisé votre intention. Votre deuxième bla, Était-ce un bla ironique ? Un bla agressif ? Un bla susceptible de heurter les personnes qui n’ont pas accès au bla ?
— Je n’y avais pas pensé
— Il est trop tard pour faire amende honorable, nous saisissons le Tribunal Moral Préventif.— Préventif ?
— Oui. Nous condamnons avant que quelqu’un ne soit offensé. C’est plus efficace.
— Mais qui est offensé, exactement ?
— Il s’agit d’une offense potentielle à venir, qui sera révélée par nos experts.
— Quels experts ?
— Un sociologue indigné, deux éditorialistes anxieux, et un influenceur très sensible au bla. On trouvera bien un parti politque qui pourra récuperer.
— Et le chef d’accusation ?
— On a le choix. Manque de précaution lexicale, insouciance sémantique aggravée, et usage irresponsable du vide
.— Et si je m’excuse ?
— Ce sera retenu contre vous.
Rideau. Standing ovation. Le public est soulagé : on a évité une pensée. On va pouvoir critiquer.
Nous vivons vraiment une époque formidable !
Une époque gouvernée par un foutu tribunal moral, sorte de cour suprême où tout le monde siège, même les plus abrutis, où tout le monde (grâce en partie aux réseaux sociaux mais pas que) est expert, juge, juré, procureur et bourreau... à la condition sine qua non ne rien savoir du dossier évoqué.
Le crime n’est pas d’avoir tort, non ma brave dame, l’impardonnable, c’est d’être mal vu. On ne cherche plus le vrai. C’est trop fatigant et ça demande du temps, des nuances, et même parfois le courage d’avoir tort. On ne cherche plus le juste non plus. On cherche l’acceptable du moment.
Vous savez ? cet acceptable de 9 h 32, susceptible de devenir scandaleux à 9 h 47, puis héroïque à 10 h 03... selon la météo émotionnelle des réseaux dirigées par les gourous du 13H et du 20H.
Nous ne pensons plus, nous buvons cul sec le sirop des médias puis écoutons mugir la cette drôle de bestiole aux millions de visages, la foule ! toujours sûr d’elle, qui a toujours raison cinq minutes après avoir changé d’avis.
Nous sommes dépendants de son regard...
Bon, D’accord, quelque part, on sait que ça rend bête, mais on continue, parce que l’abstinence sociale est mal notée... Il faut savoir s’indigner du scandale que l’on nous montre du doigt.
L’opportunisme est un manque de panache, une laideur morale de mauvais goût.
Pas glop !
J’irais jusqu’à dire que c’est une abdication. Une capitulation sans combat, un drapeau blanc brandi avant même que l’ennemi ait tiré. Celui d’aujourd’hui ne trahit pas ses idées : il n’en a pas. Il les loue à la semaine, voire à la journée avec option de résiliation immédiate en cas de tempête médiatique. Il ne pense pas contre le vent, il tourne avec lui, persuadé d’être une girouette engagée.
D’ailleurs notre joli monde ne demande plus : « Est-ce vrai ? » ni même « Est-ce juste ? »mais seulement : « Elle dit quoi la télé ? » « Ils en pensent quoi les réseaux ? » « Est-ce que je vais me faire taper dessus si je dis le contraire ? ».
Oui, malherueux ! tu risques te faire taper dessus ! Mieux vaut te taire, si tu n’es pas d’accord... Sinon, gare aux injures et à la chute de tes followers.
D’accord, la peur du "qu'en dira-t-on" a toujours existé, mais ce qui a changé mais le blème c’est qu’elle a désormais le droit de vote, la carte de presse, la morale prêt-à-porter et surtout la capacité de baver sur les torchons des réseaux.
Chacun est devenu le geôlier enthousiaste de sa propre pensée, le censeur zélé de ses propres mots, le délateur précoce de ses propres doutes. Pour vivre bien vivons muets... Ou jappons avec les toutous bien formatés.
Le tribunal moral condamne des phrases qui n’ont pas encore été prononcées, qui n’ont pas été comprises, ou qui n’ont même pas été écoutées... Des gens qu'il n'a pas connus.
Ce n’est plus la vérité qui est dangereuse, c’est le courage de la penser à voix haute, de dire ce que l’on pense vraiment.
Bah ! Pas trop d’inquiétude, le jour où il ne restera plus personne pour parler, le tribunal moral pourra enfin se réunir en paix. Le silence sera total, la morale n’aura plus d’ennemis. Dossier classé : plus aucun risque de pensée divergente.




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