De l’auto-édité, du snobisme, et de la grande messe du tampon sacré

Amis(es) lecteurs et lectrices, bonjour... Vous savez quoi ? Il existe, dans l’écosystème littéraire, une espèce fascinante que je baptiserais : le Gardien du Tampon.
Note de l’auteur : Pour moi, le gardien (ne) du tampon est une personne qui ne lit pas d’abord, mais qui vérifie d’abord la conformité.
On le reconnaît à cette délicieuse phrase-sentence, prononcée avec la douceur d’un couperet bien aiguisé : « Si vous n’êtes pas publié par un éditeur, c’est que vos livres ne sont pas bons. »
Sous-entendu évident : la littérature est une affaire trop sérieuse pour être laissée aux auteurs.
Il est vrai que l’argument est simple, efficace, et intellectuellement reposant. Il dispense de lire. Ce qui est plutôt cool car chacun sait que lire, est fatigant. Juger sans ouvrir un livre, en revanche, c’est franchement plus confortable.
Le Gardien du Tampon, en être incroyablement supérieur qu'il est, croit profondément à l’infaillibilité de l’édition traditionnelle. Un éditeur, dans son esprit étroit, est une sorte de pape littéraire, élu par le Saint-Esprit de la Rentrée de septembre, capable de distinguer d’un seul regard le chef-d’œuvre de la bouse typographiée.
Les refus ? Jamais des erreurs ma brave dame, juste la preuve que le texte ne méritait pas d’exister.
L’Histoire de la littérature, pourtant, est remplie de malentendus. Proust, Joyce, Woolf, Gide, Miller, Nin, Blake, tous ces fichus amateurs ont, à un moment, publié à compte d’auteur, en marge, ou hors circuit... Bon, c’est vrai qu’aujourd’hui, on les cite beaucoup... Même si on les lit moins, on les cite avec assurance, ce qui est bien plus important dans une conversation mondaine.
— Chère amie, avez-vous lu Le Temps retrouvé de Proust ?
— Non, très chère, mais j’ai beaucoup aimé…
— Moi de même ! Et pourtant, je n’en ai lu que le titre !
Il y a aussi la version “ouverte d’esprit” du Gardien du Tampon : « Nous acceptons les autoédités. »
Merci pour cet élan de générosité ! Même si les pauvres livres seront placés tout en haut d’une étagère, dans une zone connue sous le nom de No Man’s Read. Personne ne les verra. Personne n’en parlera. Personne ne les conseillera. Mais, rassurons-nous, quand, par accident ou par erreur humaine, un livre se vendra, la commission, 30 à 35 %, sera prélevée avec une rigueur toute biblique.
Dans les salons, un peu la même logique. On refuse les autoédités au nom de la “qualité”, tout en accueillant sans sourciller des romans industriels, calibrés, interchangeables, parfois écrits à la chaîne, mais dûment tamponnés. La médiocrité est parfaitement acceptable, pourvu qu’elle soit homologuée.
Bon, ne nous fâchons et cessons de fustiger toujours les mêmes car, côté lecteurs, le phénomène est tout aussi réjouissant. Certains jurent ne lire que de la “grande littérature”, (prononcer Grannnnnnde littérature) tout en consommant en cachette des romans de gare ou des collections sentimentales standardisées.
Ce n’est pas un problème de goût, c’est un problème de posture.
Et pendant ce temps-là ?
Eh bien, pendant ce temps-là, c'est assez drôle, l’autoédition représente aujourd’hui une part massive du marché du livre, au point que des distributeurs, toujours à l’affut de la moindre manne céleste, commencent à regretter de ne pas avoir pris le train en marche...
Pire ! certains autoédités, au grand dam des puristes, se retrouvent sélectionnés pour des prix littéraires.
Quel scandale ! Comment un livre peut être bon alors qu’il n’a pas été béni au préalable ?
OK, je l’admets, l’autoédition n’est pas un refuge de génies incompris, mais vous admettrez que l’édition traditionnelle n’est pas un détecteur de chefs-d’œuvre non plus. Dans les deux cas, il y a du médiocre, du correct, du bon, parfois de l’excellent, et surtout, énormément de livres qui ne demandent qu’une chose : être lus avant d’être jugés.
En fait, le snobisme littéraire a trois fonctions très précises : éviter la rencontre, éviter le risque, éviter la pensée. Car lire un autoédité, c’est accepter l’idée dérangeante que le talent ne circule pas toujours dans les bons tuyaux.
Et ça, pour certains en tout cas, c’est beaucoup trop subversif.
Au fond, le snobisme littéraire est une forme de paresse intellectuelle très répandue. Elle permet de mépriser des livres qu’on n’a pas lus, au nom d’auteurs qu’on n’a pas ouverts, en se donnant l’illusion d’aimer la littérature alors qu’on ne fait souvent que respecter son étiquette.
Ce qui est pratique, avec le mépris, c’est qu’il dispense de la curiosité. Et avec la curiosité, hélas, on risque de tomber sur un bon livre.



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