Chronique d'un potentiel fraudeur à quelques centaines d’euros par an

Comme sans doute plein de potentiels fraudeurs, je viens de recevoir un courrier de l'administration. Vous savez, ce genre de courrier qui commence par vous expliquer que tout est fait pour vous simplifier la vie, et qui se termine par vingt-sept pages de procédures destinées à vous convaincre du contraire.
Cette fois, il s'agit de la facturation électronique.
Attention, ce n'est ni une suggestion, ni un conseil, ni une possibilité. C'est obligatoire !
À compter d'une certaine date, tout entrepreneur, artisan, indépendant, artiste-auteur, vendeur de trois livres et demi par an, fabricant occasionnel de marmelade ou éleveur de pigeons philosophiques, devra se conformer à la nouvelle réglementation, sous peine d’amende... of course !
Pourquoi ? Réfléchissez un peu ! Il est bien connu que le principal problème économique de la France réside dans les recettes colossales générées par les auteurs autoédités qui vendent quatre romans à leur tante Odette et deux exemplaires soldés à leur voisin.
C’est étrange, je me sens soudain observé. Suis-je parano ? Non ! Quelque part, dans une pièce secrète du ministère, un fonctionnaire surveille avec zèle les mouvements suspects de mon activité commerciale.
J’imagine même le dialogue :
— Chef ! Chef ! crie le sous-fifre excité, Jean Benjamin vient de vendre un exemplaire de son livre à la foire aux choux de Plouézec !
— Mon Dieu... Déclenchez le protocole Oméga !
Bon, OK ! l'administration, dans sa grande bonté, m'explique quand même que je peux me rapprocher, au choix : d'un expert-comptable, d'un organisme de gestion, d'un éditeur de logiciel, d'un conseiller spécialisé, d'un druide de niveau 12 ou enfin d'un chamane certifié ISO 9001. (Je ne suis pas sûr pour les deux derniers).
Tous ces gens seront ravis de « m'aider » ... Contre rémunération, bien sûr...
Mon activité rapportant certaines années moins qu'un abonnement à une plateforme de streaming dont je tairai le nom pour éviter un redressement fiscal, on me propose donc de dépenser plusieurs centaines d'euros (voire beaucoup plus) afin de déclarer quelques centaines d'euros.
C'est un concept économique fascinant ! D’ailleurs je crois savoir que les Mayas avaient déjà essayé quelque chose de similaire... juste avant leur disparition.
C’est dingue le décalage entre les bureaux où naissent ces idées et le monde réel.
Imaginons une réunion... tout d’abord le décor : Une immense table, des graphiques tout partout, des acronymes, et surtout des gens qui parlent sans faiblir de "dématérialisation des flux documentaires interopérables".
Soudain, au fond de la salle, un petit homme chauve mais qui se veut bienveillant, ose lever la main.
— Excusez-moi... Et les retraités qui complètent leur pension en vendant quelques créations artisanales ?
— Lesquels ?
— Les personnes qui ne maîtrisent pas l'informatique ?
— Ah...
— Les écrivains qui gagnent cent ou deux cents euros par an ?
— Ah...
— Les gens qui n'ont ni comptable, ni secrétaire, ni service juridique ?
— Ah...
Le chef du sous-chef, supérieur hiérarchique du presque chef, réfléchit un moment, puis :
— D’accord, je vous ai compris ! Nous allons créer un guide PDF de 148 pages.
Toute la valetaille applaudit la B.D. (Bonne Décision, dans le jargon administratif. À ne pas confondre avec la Bande Dessinée, généralement plus facile à comprendre. (Note de l'auteur : "Le procès-verbal de l'applaudissement sera transmis en trois exemplaires").
Pendant ce temps-là, dans la vraie vie, des personnes âgées regardent leur écran comme s'il s'agissait du tableau de bord d'une centrale nucléaire. Certains envisagent sérieusement de fermer leur petite activité.
Pas parce qu'elle ne fonctionne pas.
Pas parce qu'elle ne les intéresse plus.
Simplement parce qu'elles n'ont plus l'énergie, plus les compétences techniques, plus les moyens financiers pour suivre une réglementation devenue plus complexe que leur activité elle-même.
En vérité, comme le disait je ne sais plus qui, quel magnifique paradoxe ! On nous répète qu'il faut encourager l'initiative avec des slogans du genre :
Il faut encourager la création !
Il faut encourager l'artisanat !
Il faut encourager les auteurs !
Il faut encourager les petites activités locales !
Yep ! Et lorsqu'une poignée d'irréductibles gaulois continue malgré tout à créer, écrire, fabriquer ou vendre quelques produits, on leur offre en récompense un parcours administratif qui ferait passer le labyrinthe du Minotaure pour une promenade familiale dominicale.
C’est par où la sortie ? tais-toi et creuse !
Je veux bien croire que cette réforme ait ses justifications (croire c’est douter) ... Je ne doute pas que certains y voient un progrès... Allez, j’accepte même d’accepter l’idée qu'elle permettra de détecter quelques fraudeurs patentés qui, sans cette nouvelle procédure, réussiraient à économiser quelques dizaines d’euros de taxes...
Mais tout de même, j’ai l’impression que l'administration utilise un filet de pêche industriel pour attraper trois sardines, tout en regardant passer au loin les baleines avec une certaine résignation philosophique...
Genre : Ces baleines sont trop volumineuses pour qu’on les pêche. (Libre adaptation de La Fontaine. Dans la version originale, les raisins étaient trop verts. Dans la mienne, ce sont les baleines qui sont trop grosses.)
Bon, je pense que je vais tout de même continuer à écrire mes livres tout en essayant de comprendre les plateformes, les portails, les interfaces, les identifiants, les certificats, les habilitations, les flux, les pré-flux, les méta-flux et l’âge du capitaine.
Mais si un jour je disparais mystérieusement, ne me cherchez pas dans la forêt de Brocéliande mais plutôt dans les profondeurs d'un portail administratif dans lequel je serais probablement coincé entre le formulaire B-47 ter, l'attestation numérique simplifiée de conformité dématérialisée et le bouton « Valider » qui refuse obstinément de fonctionner. (Je parle d’expérience, je tente depuis plusieurs semaines de valider une procédure qui refuse de fonctionner).
Bref, je serai là où tant de petites entreprises sont déjà parties avant moi, à jamais perdues dans les limbes de la simplification administrative à laquelle personne ne comprend rien, même pas ceux qui l’ont pondue...




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