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"Trois centimes et puis s’en vont" ou les Chronique d’un binoclard désillusionné

27 juin 2025
3 min de lecture

Il fut un temps où l’on croyait naïvement qu’une paire de lunettes était un objet de soin. Un instrument de vie, un prolongement de l'œil, presque une prothèse discrète pour qui ne distingue plus un chat d’un lampadaire passé trois mètres.


Mais ce temps est révolu.


Aujourd’hui, se faire faire des lunettes, c’est un luxe. Que dis-je un luxe ? une aventure. Une épopée digne d’un roman de Zola réécrit par les frères Coen.


Je sors de chez l’opticien avec mons ordonnance toute fraîche, l’espoir fragile, et la naïveté d’un homme encore persuadé qu’il a cotisé toute sa vie pour quelque chose.


Bien sûr, pas totalement idiot, je savais que le fameux 100 % santé me proposait un choix aussi vaste qu’un menu de cantine un vendredi de carême : deux montures, trois verres, toutes aussi séduisantes qu’un tableau Excel et moins efficaces encore qu’un bon placébo.


Je me dit : « bon, allez, soyons fous ! Donnons dans l’extravagance et mettons un peu de beurre sur la rétine !  Tentons des verres progressifs un peu plus performants, une monture qui ne donne pas envie de s’arracher les oreilles au bout d’une heure ».


OK, glousse la dame du magasin :  Prix total : 700 euros.


D’accord, c’est chérot.


Pourtant, ce n’est même pas du luxe, et encore moins du titane trempé dans de l’eau bénite. En fait, c’est juste de quoi voir net sans tourner la tête comme une tourelle de char en écarquillant les yeux et en se concentrant tellement que l’on finit la journée avec une migraine carabinée.


Parfait, je dis... et combien rembourse la sécu ?


Et là, ô miracle administratif : j’apprends que la Sécurité sociale, dans son infinie bienveillance, me rembourse… tenez-vous bien… 3 centimes d’euro.


Yep, m’sieurs, dames, trois centimes ! Moins qu’un carambar (si ça existe encore), à défaut moins qu’un chewing-gum mâché par un stagiaire. Moins, surtout, que ce que coûte l’encre utilisée pour imprimer le relevé de remboursement. Moins que le frottement de vos semelles dans la file d’attente de l’opticien.


À ce stade, on ne parle même plus d’absurdité. On entre dans le domaine du symbole, du geste poétique. Trois centimes, c’est presque une œuvre conceptuelle. Une installation de l'État dans le musée de notre cynisme collectif.


Car au fond, si la Sécu n’avait rien remboursé, on aurait râlé, bien sûr, mais on aurait compris : « pas pris en charge, circulez, n’y a plus rien à voir (c’est le cas de le dire) ».


Mais trois centimes, c’est autre chose. C’est un doigt d’honneur feutré. Un post-it collé sur le front de votre dignité : "Nous avons bien reçu votre demande. Voici notre mépris en retour."


On pourrait en rire si ce n’était pas aussi révélateur du modèle de santé qu’on nous sert désormais, à la louche et sans assiette. Un système à deux vitesses ? Allons donc, soyons honnêtes : on est passé à la boîte de vitesses automatique, avec options américaines. Une année et demie pour un rendez-vous à l’hôpital public. Trois semaines chez un spécialiste privé, si vous avez les moyens et/ou un bon carnet d’adresses. Les autres ? Qu’ils patientent, prient, ou développent un goût pour l’astigmatisme. (ou autres pathologies).


On s’y habitue, c’est vrai. Lentement. Comme aux douleurs chroniques, ou à l’idée que nos enfants auront peut-être une meilleure vue grâce à des lunettes… en plastique recyclé, imprimées en 3D par un copain de fac qui bidouille. On s’habitue, comme à tout. Et c’est là que le système gagne.


Alors non, je ne demande pas la lune. Je ne veux pas que mes lunettes me soient livrées par un robot socialisé avec option massage des tempes. Mais peut-être… peut-être… que l’on pourrait imaginer un remboursement décent. Un forfait, un plafond, un effort, appelez ça comme vous voulez. Quelque chose qui ne transforme pas la médecine en loterie et les patients en pigeons lunettés.


En attendant, j’ai mes trois centimes. Je vais les encadrer. Ou mieux : les coller sur la vitrine de la Sécu avec un petit mot doux dont je vous laisse deviner les termes.


 

 
 
 

Commentaires


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Quelques mots très éphémères traduisant mes coups de coeur, coups de gueule ou autres découvertes

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